Accueil Date de création : 01/06/08 Dernière mise à jour : 01/08/08 12:41 / 26 articles publiés
 

GESTES DU JOUR (3)  posté le vendredi 01 août 2008 12:41

Les pots de fleurs sur les balcons sont faits pour s’écraser sur les trottoirs. Ceux qui ne répondent à une telle injonction ne méritent pas leur nom ; pas plus qu’ils ne méritent d’être vus, épanouis.

Ainsi vont les choses.

Les lois de la pesanteur et de l’attraction terrestre sont là pour démontrer qu’on ne saurait échapper à la chute – à moins de se soumettre au ballonnement des croyances et autres pétarades.

On ne peut que descendre lorsqu’on domine, les choses sont ainsi. C’est pourquoi le pouvoir est une feuille qui jaunit. Que l’automne attend, sur la terre, fraîchement labourée…

 

Les bruits de la ville font écho aux bourdonnements de mes pensées.

C’est un flux incessant qui traverse les vitres –  comme traverse le sens, par les synapses, par les nerfs tendus vers l’existence.

Les bruits fatiguent et stimulent, essuyant leurs pas sur les tympans.

Des voitures qui vrombissent, aux passants qui coucouannent ; des trains qui chuintent, aux clochers qui blatèrent ; des enfants qui piaillent, aux gens d’armes qui beuglent ; des motos qui craquètent, aux vélos qui pupulent ; du causement des commères, au cacardement des bourgeois ; du couinement des amants, au peupleutement des portables ; du nasillement des racistes, au chicotement des notables ; les bruits fatiguent les structures de la ville ; et celles, gringotantes, de nos pensées sauvages. Les bruits

fatiguent

le temps.

J’écoute…

le silence…

des nuages…

 

Au plus haut des tours, naissance du vertige.

Des antennes captent

les fourmillements du monde.

Je me relie

aux paroles qui dénouent.

Des satellites

propagent des secondes

comme s’il s’agissait

de quadriller le temps – que

rien n’échappe, hormis

l’essence

et l’ossature des choses ; que rien

ne se décante,

vraiment.

Les ondes, elles me submergent ;

j’entends échapper à leur champ.

Au plus haut, sont les étoiles ;

et par delà, l’incoercible

résonance

[               ]

 

Les gratte-ciel, eux aussi, s’éternisent.

J’empreinte un ascenseur

qui ne monte ni descend :

force de l’immanence.

Les séquoias géants, eux aussi, grattent le ciel.

Épicéas, Douglas, Araucarias, Eucalyptus

tutoient les sommets

du vivant. Je grimpe

sur des branches

dont les feuilles se noircissent

d’encre

et de volume.

Eux aussi, nous grandissent :

livres,

étendus

sur nos vies –

naines blanches…

 

 

Daniel LEDUC

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GESTES DU JOUR (2)  posté le lundi 28 juillet 2008 00:25

Le piéton de la ville déplace son regard dans la lenteur du jour.

Chaque pas est une seconde

dans un premier temps,

un mètre déployé

par une pensée en marche ;

chaque pas s’en va

vers la face qui nous crée.

Et je m’en vais tranquille

au plus près des façades,

derrière lesquelles se vautrent

de nouvelles ombres, furtives –

comme est furtif

le mot. Je marche

en une phrase

qui traverse

les saisons.

L’allure est un écho,

au timbre

imperceptible.

 

Les trottoirs, souvent, s’inscrivent comme des pages

dans un livre de grêle ou de printemps.

Des vendeurs à la sauvette s’y déploient

dans des cris de mouettes ou d’échassiers ;

on y trouve ainsi des montres et des miroirs,

du temps furtif, et de la fantaisie ;

le jour s’échappe à l’approche du gendarme ;

on y trouve des pensées, subitement gaillardes ;

des gestes incongrus qu’il faudrait disséquer ;

de la moelle

dans les mots des passants.

Les trottoirs, parfois, sont les toits où s’abritent

ceux qui n’ont plus de toit, plus de porte à franchir,

sinon celle qui les porte

vers les seuls courants d’air ;

trop souvent les trottoirs nous soufflent

l’arbi-

traire – la vie

qui passe,

dévêtue

livide,

épluchée --

jusqu’au sang.

 

Alors même que le trafic s’accroît,

que les artères se sclérosent, que les

carrefours tournent en rond : je débarque.

Des pigeons roucoulent

comme des vagues

sur mon regard breton. Il paraîtrait

que les places

ont toujours été prises ; que le vide

s’est occupé

des demandes sans réponses –

l’espace n’a d’infini que ses propres limites.

Parce qu’il faut traverser

au risque

de se faire aplatir,

je baisse les paupières

jusqu’à la nuit

tombée.

Un klaxon vrombit ;

il est temps…

d’espacer.

 

Le fleuve traverse la ville sous des clartés latentes ;

ses eaux miroitent l’obscur passé des pierres ;

et ce futur qui nous attend

dans l’embrasure du ciel.

Quelques nuages, lourds de souillures,

annoncent une pluie, âcre,

comme de l’acide.

Il y a des feux qui réchauffent,

d’autres qui consument.

Dans la bouche

une odeur de pétrole

brûle

mes mots.

Des lettres

se pétrifient.

Déjà.

 

 

Daniel LEDUC

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SECOUSSE  posté le vendredi 25 juillet 2008 21:17

La secousse, c’est par la secousse que le corps s’ébranle, que dans l’inertie du petit matin, la pensée redevient pensante, après avoir été, une partie de la nuit, couverte d’ombre et d’étincelles.

Chaque jour renouvelle la secousse, à partir de laquelle peuvent advenir chutes ou bonds, écroulements ou culbutes.

Secousse, pour ne pas dire saccade, puisque l’élan vital requiert une impulsion, non un bégaiement.

Pour un réveil difficile, on attendra une bonne secousse (1) comme disaient les québécois. Et quelle sera cette secousse, le jour où l’on ne se réveillera pas ?

À cette seule pensée, me voilà tout retourné. Secoué. Comme de vieilles frusques !

La mort serait-elle donc

un éternel tremblotement ?

 

Daniel LEDUC

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(1) on attendra un bon moment.

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LE MONDE  posté le vendredi 25 juillet 2008 15:41

Le monde appartient à ceux qui se lèvent dans leur tête. Le monde appartient au monde qui se lève dans sa tête. Le monde appartient au monde, à celui qui se lève au levant, qui se lève au couchant, qui se couche en se levant. Le monde appartient au monde.

Personne ne peut s’approprier le monde. Personne ne peut. Au nom du monde. S’approprier le monde.

La nature du monde est le monde lui-même. La nature est la nature elle-même. Inutile d’en faire tout un monde.

Le monde échappe au monde qui l’entoure. Il est, et il échappe au monde qui l’entoure. Comme il échappe à toute définition.

Rien ne peut échapper au monde. Tout échappe au monde, même ce qu’il retient.

Le monde appartient au monde, auquel, il appartient.

Daniel LEDUC

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LA CHAUVE-SOURIS DE L’OMBRE (nouvelle)  posté le dimanche 06 juillet 2008 13:07

 

         L e grenier de mon grand-père était rempli de fables, d’opacité, d’ombres chancelantes. C’était le lieu où se tramaient des aventures propres à toute enfance (si l’enfance n’a pas de rêves, l’avenir n’a point de futur).

            Il y régnait un désordre impeccable, dans ce vaste grenier. Des paniers pleins d’objets hétéroclites côtoyaient des malles au contenu bizarre, inattendu -- comme peut l’être ce qui jaillit du chapeau d’un magicien. 

            Au milieu de ce capharnaüm, trônait un majestueux phonographe de café des années 1900. Son pavillon, largement évasé sur le bord, formait une espèce d’oreille qui semblait attentive à tout ce qui volait : les insectes, l’ombre, la poussière — et puis, ce qui à prime abord m’apparut être un monstre, et qui n’était en fait qu’une petite chauve-souris.

            C’était là, dans ce pavillon, qu’elle avait établi son refuge : à l’ombre de l’ombre, suspendue à l’envers.

Ce mammifère volant, plus je l’approchais, plus il m’apprivoisait ; plus une complicité instinctive s'établissait entre nous.

            J’avais alors dix ans, l’âge de la pleine enfance.

            J’étais en vacances chez mon grand-père, dans un village du Limousin. Il y possédait une ferme où la nature meuglait.

            Brunette. J’avais appelé la chauve-souris Brunette. Et si je ne pouvais saisir son langage, je savais qu’elle répondait à son nom ; qu’elle m’entendait mieux que quiconque.

            J’étais timide, impétueux. Seuls les animaux semblaient me comprendre. Eux seuls m’approchaient sans préjugés ; peu importe que je fusse petit ou grand, maigre ou pansu. On se raccordait, tels deux êtres vivants.

            Dès le réveil, avant même le petit déjeuner, je filais au grenier voir dormir Brunette — ce qu’elle faisait à longueur de journée. Mais à la nuit tombée, la chauve-souris battait des ailes ; dans un désordre aléatoire, pour nous autres, qui ne nous fions qu’aux apparences.  

            Elle fonçait dans le noir sur des papillons, des mouches ou des coléoptères, avec cette vivacité propre à l’éclair. Moi, dans l’ombre, me contentais d’entendre ses ailes, ses petits cris stridents. L’accompagnais par les oreilles.

            Me couchais tard, plein de battements dans le regard.

            C’était cela, la perception, qui nous liait si fortement. Les faits suivants le démontrèrent.

            Alors qu’un rayon de Lune pénétrait — le 21 juillet à 3 h 56 — par l’un des vasistas entrouverts, Brunette prit son envol et sortit du grenier. Sans faire le moindre bruit, à mon tour, je quittai la maison. Là-haut, la Lune semblait nous observer, pour la première fois peut-être.

            Brunette était là, suspendue à une branche ; elle paraissait m’attendre. Lorsque je fus près d’elle, elle s’envola. Je compris qu’elle voulait que je la suive.

            Ainsi m’entraîna-t-elle à travers champs prés et marécages, bosquets bois et forêt, jusqu’au bord d’un lac qui projetait la Lune de son miroir mobile. Là sur la rive, une ombre parmi les ombres : un corps de petite fille secoué par des sanglots.

            La chauve-souris frôla ce corps, l’enroba de ses battements d’ailes. Puis elle se posa.

            Alors je compris pourquoi je l’avais suivie.

            Je questionnai la petite fille :

            — Que fais-tu là, toute seule ?

            — Je regardais la Lune.

            — Et pourquoi pleures-tu ?

            — Il paraît qu’il y a des hommes dessus…

            — Ça te rend triste ?

            — Je ne sais pas.

            — Comment t’appelles-tu ?

            — Marie.

            Marie avait dix ans, l’âge de la rêverie.

            Elle habitait non loin de là, chez sa grand-mère. Elle était en vacances, aussi.

            Je la raccompagnai chez elle, précédé — comme si elle connaissait le chemin par cœur — par la chauve-souris qui tournoyait gaiement.

            Dès lors je revis régulièrement Marie. Nous nous donnions rendez-vous près du lac, sur lequel ricochaient nos cailloux et nos rires. Brunette, indifférente à tout, se suspendait à une branche, tanguant ainsi.

            Marie me raconta qu’elle écoutait la Lune ; que celle-ci lui transmettait des ondes et que c’était comme des paroles ; qu’il y avait un vrai langage entre elles ; du moins … jusqu’à ce fameux lundi où deux hommes avaient foulé la surface de la Lune.

            S’en était suivi… un silence implacable.

            — Et c’est pour ça que tu pleurais ?

            — Peut-être.

            Marie n’aurait su dire ce qu’il fallait penser. Et fallait-il penser ?

            Comme avec Brunette, une réelle complicité s’établit entre Marie et moi. Nous marchions main dans la main sur des sentiers imaginaires où nos pensées nous trimballaient.

            Elle inventait des contes, Marie ; moi, je contais la vie. Je répétais ce que j’avais lu ou entendu au sujet des chauves-souris : que naguère on les prenait pour des vampires, ou pour des morts-vivants ; qu’elles étaient clouées sur les portes des granges ; que leur vitesse pouvait atteindre 80 km/h ; qu’elles se dirigeaient grâce à des ultrasons qu’elles émettaient avec la bouche ; et que leur nom de chiroptères signifiait "qui volent avec les mains".

            Quant à Marie, elle me contait la Lune :

            — Sais-tu que la Lune est notre Mère à tous, qu’elle est née de l’eau et du feu, et qu’en son sein est une grotte d’où les hommes sont issus ? Sais-tu que la Lune noire est diabolique, que la Lune rousse attrape les cœurs ? Sais-tu ce qu’elle cache d’obscur, la Lune ?

            Non, je ne savais pas. Ni ce qu’il fallait croire, ni ce qu’il fallait laisser. Mais tout ça me faisait voyager… et qu’importe le réel !

            Le mois d’août trotta de la sorte, dans cet imaginaire fait de mythique et de tangible. Cet univers, où nous étions si bien.

            Puis vint la fin des vacances, et nous dûmes nous séparer.

            Marie rentra dans le Sud, du côté de Marseille. Je regagnai Paris.

            Et Brunette, que devint-elle ?

            L’année suivante, elle disparut.

            Aujourd’hui, tout est loin ; tout est proche ; tout est toujours ; en nous.

Mitterrand vient d’être élu. Bobby Sands vient de mourir.  Adjani triomphe à Cannes.

            Blottie contre moi, Marie susurre :

-- Tu sais, tout est possible.

 

 

Daniel LEDUC

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