L
e grenier de mon grand-père était
rempli de fables, d’opacité, d’ombres
chancelantes. C’était le lieu où se tramaient
des aventures propres à toute enfance (si
l’enfance n’a pas de rêves, l’avenir
n’a point de futur).
Il y régnait un désordre impeccable, dans ce vaste
grenier. Des paniers pleins d’objets
hétéroclites côtoyaient des malles au contenu
bizarre, inattendu -- comme peut l’être ce qui jaillit
du chapeau d’un magicien.
Au milieu de ce capharnaüm, trônait un majestueux
phonographe de café des années 1900. Son pavillon,
largement évasé sur le bord, formait une
espèce d’oreille qui semblait attentive à tout
ce qui volait : les insectes, l’ombre, la
poussière — et puis, ce qui à prime abord
m’apparut être un monstre, et qui n’était
en fait qu’une petite chauve-souris.
C’était là, dans ce pavillon, qu’elle
avait établi son refuge : à l’ombre de
l’ombre, suspendue à
l’envers.
Ce mammifère volant,
plus je l’approchais, plus il m’apprivoisait ;
plus une complicité instinctive s'établissait entre
nous.
J’avais alors dix ans, l’âge de la pleine
enfance.
J’étais en vacances chez mon grand-père, dans
un village du Limousin. Il y possédait une ferme où
la nature meuglait.
Brunette. J’avais appelé la chauve-souris Brunette. Et
si je ne pouvais saisir son langage, je savais qu’elle
répondait à son nom ; qu’elle
m’entendait mieux que quiconque.
J’étais timide, impétueux. Seuls les animaux
semblaient me comprendre. Eux seuls m’approchaient sans
préjugés ; peu importe que je fusse petit ou
grand, maigre ou pansu. On se raccordait, tels deux êtres
vivants.
Dès le réveil, avant même le petit
déjeuner, je filais au grenier voir dormir Brunette —
ce qu’elle faisait à longueur de journée. Mais
à la nuit tombée, la chauve-souris battait des
ailes ; dans un désordre aléatoire, pour nous
autres, qui ne nous fions qu’aux apparences.
Elle fonçait dans le noir sur des papillons, des mouches ou
des coléoptères, avec cette vivacité propre
à l’éclair. Moi, dans l’ombre, me
contentais d’entendre ses ailes, ses petits cris stridents.
L’accompagnais par les oreilles.
Me couchais tard, plein de battements dans le
regard.
C’était cela, la perception, qui nous liait si
fortement. Les faits suivants le
démontrèrent.
Alors qu’un rayon de Lune pénétrait — le
21 juillet à 3 h 56 — par l’un des vasistas
entrouverts, Brunette prit son envol et sortit du grenier. Sans
faire le moindre bruit, à mon tour, je quittai la maison.
Là-haut, la Lune semblait nous observer, pour la
première fois peut-être.
Brunette était là, suspendue à une
branche ; elle paraissait m’attendre. Lorsque je fus
près d’elle, elle s’envola. Je compris
qu’elle voulait que je la suive.
Ainsi m’entraîna-t-elle à travers champs
prés et marécages, bosquets bois et forêt,
jusqu’au bord d’un lac qui projetait la Lune de son
miroir mobile. Là sur la rive, une ombre parmi les
ombres : un corps de petite fille secoué par des
sanglots.
La chauve-souris frôla ce corps, l’enroba de ses
battements d’ailes. Puis elle se
posa.
Alors je compris pourquoi je l’avais
suivie.
Je questionnai la petite fille :
— Que fais-tu là, toute
seule ?
— Je regardais la Lune.
— Et pourquoi pleures-tu ?
— Il paraît qu’il y a des hommes
dessus…
— Ça te rend triste ?
— Je ne sais pas.
— Comment t’appelles-tu ?
— Marie.
Marie avait dix ans, l’âge de la
rêverie.
Elle habitait non loin de là, chez sa grand-mère.
Elle était en vacances, aussi.
Je la raccompagnai chez elle, précédé —
comme si elle connaissait le chemin par cœur — par la
chauve-souris qui tournoyait gaiement.
Dès lors je revis régulièrement Marie. Nous
nous donnions rendez-vous près du lac, sur lequel
ricochaient nos cailloux et nos rires. Brunette,
indifférente à tout, se suspendait à une
branche, tanguant ainsi.
Marie me raconta qu’elle écoutait la Lune ; que
celle-ci lui transmettait des ondes et que c’était
comme des paroles ; qu’il y avait un vrai langage entre
elles ; du moins … jusqu’à ce fameux lundi
où deux hommes avaient foulé la surface de la
Lune.
S’en était suivi… un silence
implacable.
— Et c’est pour ça que tu
pleurais ?
— Peut-être.
Marie n’aurait su dire ce qu’il fallait penser. Et
fallait-il penser ?
Comme avec Brunette, une réelle complicité
s’établit entre Marie et moi. Nous marchions main dans
la main sur des sentiers imaginaires où nos pensées
nous trimballaient.
Elle inventait des contes, Marie ; moi, je contais la vie. Je
répétais ce que j’avais lu ou entendu au sujet
des chauves-souris : que naguère on les prenait pour
des vampires, ou pour des morts-vivants ; qu’elles
étaient clouées sur les portes des granges ; que
leur vitesse pouvait atteindre 80 km/h ; qu’elles se
dirigeaient grâce à des ultrasons qu’elles
émettaient avec la bouche ; et que leur nom de
chiroptères signifiait "qui volent avec les
mains".
Quant à Marie, elle me contait la
Lune :
— Sais-tu que la Lune est notre Mère à tous,
qu’elle est née de l’eau et du feu, et
qu’en son sein est une grotte d’où les hommes
sont issus ? Sais-tu que la Lune noire est diabolique, que la
Lune rousse attrape les cœurs ? Sais-tu ce qu’elle
cache d’obscur, la Lune ?
Non, je ne savais pas. Ni ce qu’il fallait croire, ni ce
qu’il fallait laisser. Mais tout ça me faisait
voyager… et qu’importe le
réel !
Le mois d’août trotta de la sorte, dans cet imaginaire
fait de mythique et de tangible. Cet univers, où nous
étions si bien.
Puis vint la fin des vacances, et nous dûmes nous
séparer.
Marie rentra dans le Sud, du côté de Marseille. Je
regagnai Paris.
Et Brunette, que devint-elle ?
L’année suivante, elle
disparut.
Aujourd’hui, tout est loin ; tout est proche ; tout
est toujours ; en nous.
Mitterrand vient
d’être élu. Bobby Sands vient de
mourir. Adjani
triomphe à Cannes.
Blottie contre moi, Marie susurre :
-- Tu sais, tout est
possible.
Daniel
LEDUC
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